PCA (Poker Caribbean Adventure), 2008 , day 2.

Il est 13 heures, la table 41 à la quelle j’étais installé vient d’être « cassée ». Ma nouvelle destination ? Ce sera la table 14, siège 2… Comment dire ? Je le sentais !

De loin, je l’ai tout de suite repéré, en 14/6 (au siège n°6 de la table 14) : il est le joueur de poker le plus adulé de la planète pour son art, sa gentillesse, son charisme et –disons le franchement- son génie du poker… Daniel Negreanu ! Hier encore j’étais parmi ses fans, ses spectateurs, ceux qui souhaitent le voir un jour jouer de près, et, le cas échéant, sentir le soulagement de n’avoir pas oublié l’appareil pour prendre la photo souvenir… Je porte mon bac de jetons maladroitement… Le battement du cœur s’accélère, je suis sans doute aussi impressionné qu’un enfant lorsqu’il se retrouve pour la première fois en face de Saint Nicolas (Santa Claus pour les anglophones…). Ca y est, on est tous là, la partie va commencer !

« Big blind, antes » annonce le dealer, avant de distribuer les cartes. Je reçois JT (valet,10). Daniel relance mon blind immédiatement. Dois-je le suivre ??? Ce qui est sûr, c’est que je vis mon rêve le plus totalement ! Mais je ne suis pas déconnecté de la réalité pour autant et je me rends bien compte que Daniel Negreanu m’observe à la vitesse de l’éclair. Ses yeux me donnent l’impression d’être des rayons lazer qui peuvent vous transpercer… ce qui ne l’empêche pas d’afficher un très engageant sourire ! Son aisance voudrait prendre le dessus, mais il ne parvient pas à dissimuler totalement le fait qu’il est en train de réfléchir à la catégorie dans laquelle il va me situer ! Le champion qu’il est commence donc par classer ses adversaires, ce qui lui permet sans doute de mieux choisir ses armes…

Il n’a certainement pas dû se poser beaucoup de questions avant de comprendre que je suis un débutant sur le Tour. Et son mérite, à ce propos, n’est d’ailleurs pas bien grand… Il ne faut pas appartenir à la catégorie des grands champions pour s’en rendre compte. Il faut dire que les indices ne manquent pas : une certaine maladresse avec les jetons (alors que les « habitués » manipulent ces mêmes jetons avec une adresse qui confine à la jonglerie), une apparente distraction, une certaine lenteur… et pour couronner le tout, je n’entends pas toujours très bien le montant des relances ! Indéniablement, je l’intrigue. Je suis même presque certain qu’il se demande « comment ce touriste du 3ème âge a bien pu faire pour atteindre le deuxième jour du tournoi ! ». Mais à ce moment précis de la compétition, ce statut de « touriste »me convient plutôt bien. Je pense qu’il doit même être possible d’en tirer avantage… Je décide donc d’en « remettre une couche » pour l’intriguer plus encore : j’ouvre en mauvaise position, je me fais prendre dans un petit bluff à la rivière (la cinquième carte ouverte)… Mais j’évite soigneusement tous les mauvais coups et deux heures plus tard, nous avons toujours le même tapis !

Heureusement, la chance ne lui sourit pas trop, il a clairement besoin de prendre pour survivre. Il se convainc donc, avec une certaine prudence, que mon tapis est à capturer, mais qu’il faut attendre que je fasse une erreur pour se l’approprier.

J’apprécie chaque minute de ce combat ! Je sais que je vis mon rêve au sommet, j’apprends de chacun de ses gestes, de chacun de ses regards et de ses attitudes ! En même temps, j’évite les coups, je n’attaque pas son blind… Et je m’aperçois qu’il commence à se méfier de plus en plus du joueur atypique que je suis pour lui. Pour ma part, j’essaie de ne rien faire de « classique ». Je « slow play » le peu de jeu que je touche, je relance en position risquée…

Six heures plus tard (07 PM, day 2)

Ouf… J’ai enfin JJ (deux valets). Daniel me relance, il a AQ (as et dame). Je le suis, légèrement hésitant… La suite est magnifique, presque trop belle : les trois cartes retournées constituent un flop de rêve : Q2J (dame, 2, valet). Avec sa paire de dames et son as, Daniel sent qu’il peut m’avoir. Il n’imagine pas que je puisse avoir deux valets en main. Il augmente la mise. Je le suis, simplement. Cela l’alarme… Mais le roi qui est présenté au tournant ne semble pas l’inquiéter beaucoup. Il annonce « check »… Moi aussi. A ce moment de la partie, le pot est très important pour l’un et l’autre. Nous y avons mis le quart de notre tapis. Alors à la rivière (la dernière carte ouverte), je l’attaque à hauteur du pot… Le perdant y laissera non seulement les ¾ de son tapis mais aussi et surtout ses espoirs de figurer parmi les 120 gagnants de la PCA au départ du troisième jour…

Daniel me toise, il me parle beaucoup… Je crois qu’il n’en revient pas. Comme s’il ne voulait pas y croire. Il sait pourtant qu’il doit passer, qu’il faut attendre les coups où l’on est sûr de soi durant les premiers jours d’une compétition telle que celle-là… Mais il est perplexe, et terriblement attiré par ce désir de ne pas se faire bluffer par ce touriste de « Columbo » ! Il sent qu’il faut passer, je le vois ! Mais j’ai déjà montré un ou deux bluffs ridicules… Il imagine sans doute que je vais montrer mes cartes. Ce n’est donc pas la curiosité qui le pousse, mais plutôt, au niveau de son subconscient, un horrible sentiment de honte au cas où il se serait laissé bluffer par « cet inconnu de Columbo » ! Il prend ses jetons de la main gauche. Et refuse de payer de la droite.

Moi, je vis mon plus grand moment de poker ! Sa main gauche s’avance… Il ne dit pas un mot. Et laisse tomber la pile de jetons de 5000, les ¾ de son tapis…call ! And now ….et ses grands yeux s’écarquilles quand je lui montre lentement mes pockets jj….. Six heures plus tôt, il m’avait dit « I was pretty SURE …» pour me convaincre qu’il pouvait lire mon jeu, et là, maintenant, la pile de jetons s’égrène… Daniel Negreanu va faire mon jeu, il va sortir de la compétition et moi, je serai dans la finale de ce tournoi mondial, je vais entrer dans les rankings EPT à mon premier essai !!!

J’avais attendu 40 ans cet instant sans oser le rêver ! Plus aucune mauvaise main ne pourra jamais m’enlever la joie et le bonheur ressentis à ce moment magique.

Quelques minutes plus tard, la table 14 sera cassée. J’ai aussitôt été le remercier. Pour la leçon, pour le plaisir d’avoir joué avec lui, et pour excuser mon jeu qui avait battu le sien. Il s’est montré charmant, à l’image d’un joueur fair-play, combattant redoutable mais beau perdant.